« Du rôle de l’interprète en santé mentale : analyse socio-discursive de ses positions subjectives au sein de la triade thérapeute-patient-interprète » par Mme Anne Delizée

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Le 19 juin 2018 À 10:00
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Bâtiment FTI-EII - Salle Polyvalente

Promoteur : Professeur Christine Michaux

Résumé :

L’objet de cette thèse doctorale est de contribuer à éclairer le rôle de l’interprète en santé mentale. Notre objectif est de déterminer si l’interprétation en santé mentale comporte des spécificités non prises en compte dans le mandat professionnel de l’interprète. Pour le rencontrer, nous confronterons rôle normatif et actions discursives authentiques exercées par l’interprète, observées dans une perspective socio-discursive, interactionnelle, inductive, descriptive et qualitative.
D’une part, nous ferons appel à la Théorie du positionnement (Harré et van Langhenove 1999a) et conceptualiserons en positions subjectives le comportement discursif de l’interprète, tel qu’il émerge en cours d’interaction. D’autre part, nous revisiterons le système d’activité situé goffmanien (Goffman 1972) pour y intégrer les facteurs préalables et intrinsèques à l’interaction susceptibles d’influencer la production discursive de l’interprète : nous proposerons ainsi un modèle systémique à même d’expliquer le déclenchement de telle ou telle position subjective en cours d’interaction au sein de la triade thérapeute-patient-interprète. Ce cadre conceptuel sera appliqué à trois types différents de données, réparties dans trois corpus et étudiées à l’aide de méthodologies différentes (triangulation des données et des méthodes) : Corpus I — littérature scientifique / analyse thématique (Ghiglione et al. 1980) ; Corpus II — interviews en profondeur de type semi-structuré / analyse thématique, sémantique et lexicale (Paillé et Mucchielli 2013) ; Corpus III — 21 extraits de huit entretiens psychothérapeutiques interprétés / analyse discursive basée sur le système de transcription jeffersonien (2004), ainsi que sur cinq autres outils utilisés dans diverses combinaisons, à savoir les marqueurs discursifs (e.g. Dostie et Pusch 2007), la Théorie de la politesse linguistique de Brown et Levinson (1978) revisitée par Kerbrat-Orecchioni (1992), la Théorie de la pertinence de Sperber et Wilson (1986), la Théorie de la structure du discours de Grosz et Sidner (1986) et la Théorie pragma-dialectique intégrée de van Eemeren et Houtlosser (e.g. 2006).
La confrontation du rôle normatif de l’interprète et des dix-sept positions subjectives qui ont émergé des analyses des trois corpus montre que seule la position de convertisseur linguistique fait partie des attentes collectives largement partagées et est cristallisée au sein du rôle, c’est-à-dire qu’elle est attachée au rôle par la structure et n’est plus remise en question (Henriksen 1998). Or, sur le terrain, il peut être demandé à l’interprète de s’impliquer cognitivement, émotionnellement et interpersonnellement, et dans ce cadre, il est susceptible d’investir seize autres positions subjectives, comme, par exemple, les positions de collaborateur bilingue du thérapeute, de convoyeur du sens, de référent linguistique, de médiateur interculturel, d’accueillant et de soutien du patient, d’intervenant social ou encore de médiateur relationnel. Ces seize positions sont à divers degrés en voie de cristallisation au sein du rôle et sont soumises à des négociations parfois conflictuelles. Cette situation explique que dans ce secteur d’intervention spécifique, l’interprète se sent souvent pris à partie entre rôle normatif et réalité du terrain (Goguikian Ratcliff et al. 2006). En cours d’interaction, l’interprète passe d’une position à l’autre sous l’influence des facteurs identifiés dans le système d’activité situé revisité, dont font partie les comportements discursifs du thérapeute et du patient eux-mêmes, ce qui met en lumière leur part de responsabilité dans la production discursive de l’interprète. Les positions
subjectives investies par l’interprète construisent une agentivité sur les plans linguistique, relationnel, culturel et intégratoire et, in fine, thérapeutique. Cette agentivité est l’expression d’un type de coordination de l’interaction que nous avons identifiée comme « coopérative », exercée par l’interprète dans des non-restitutions et le plus souvent dans des restitutions que nous avons nommées « collaboratives » : par une subtile négociation du contenu propositionnel et des aspects prosodiques et pragmatiques de l’original (principalement, verbalisation d’inférences, jeu sur la relation interpersonnelle, modification des dimensions dialectique et rhétorique), ainsi que par un processus d’adaptation au destinataire, les restitutions collaboratives promeuvent les buts communicatifs respectifs du thérapeute et du patient, tels qu’ils ont été perçus par l’interprète, sans favoriser l’un plus que l’autre, étayent leur compréhension mutuelle et / ou co-créent une relation triadique empathique et soutenante.
Les résultats de notre recherche ouvrent plusieurs pistes de réflexion, tant sur le plan de la recherche que sur celui de l’application des résultats. L’une de ces pistes consiste à réévaluer la définition du rôle normatif de l’interprète à la lumière des positions subjectives qui se trouvent à un stade avancé de cristallisation au sein des représentations collectives.

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