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Notre-Dame de Paris, pistes d’actions pour un sauvetage programmé

Publié le 25 avril 2019
Rédigé par
Laurent Debailleux, Chargé de cours au sein de la Faculté Polytechnique de Mons et spécialiste en conservation et restauration du patrimoine. Suite à l'incendie de ND de Paris, il livre quelques réflexions sur le chantier titanesque de restauration qui va s'ouvrir.

Laurent Debailleux est Chargé de cours au sein de la Faculté Polytechnique de Mons (UMONS) et au Master spécialisé en conservation et restauration du patrimoine. Cet ingénieur civil architecte, membre du Service Génie Architectural et Urbain, livre ci-dessous ses réflexions suite au dramatique incendie qui a durement frappé le célèbre édifice religieux parisien :

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. » Notre-Dame de Victor Hugo

Les structures de la cathédrale Notre-Dame de Paris encore fumantes témoignent tristement du terrible incendie que l’édifice a subi. Très vite, l’opinion publique internationale s’est émue, une souscription publique est lancée pour financer les travaux, et déjà comme pour conjurer le sort, une promesse de reconstruction rapide est annoncée.

À l’heure où les voix sont unanimes pour rappeler la valeur inestimable de ce patrimoine classé au rang de monument historique et de patrimoine culturel mondial, un débat s’anime autour de la possibilité et de la nécessité de reconstruire la charpente et la couverture de l’édifice, à l’identique ou non, suivant les techniques des bâtisseurs gothiques ou pas. Avant de pouvoir répondre à ces questions, il semble d’abord primordial de s’intéresser au monument blessé, à sa structure et à ses matériaux qui ont été fragilisés par les flammes et par les eaux.

Ce diagnostic doit passer par l’auscultation minutieuse de l’édifice afin d’en détecter les pathologies et d’évaluer quantitativement les risques d’instabilités pour les structures encore en place. Est-il nécessaire de consolider l’édifice ? Faut-il démonter pour reconstruire ? À quels endroits et par quelles techniques ?

Face à ces questions, les responsabilités de l’ingénieur et de l’architecte sont lourdes et bien hardi serait celui qui prétendrait déjà détenir LA solution. Comme le rappelle la charte de Venise (ICoMoS, 1964), document de référence pour tous les professionnels du domaine, l’intervention se devra de préserver tout autant l’œuvre d’art que le témoin d’histoire. En d’autres termes, tout acte de conservation et de restauration devra se justifier à travers la double (re) connaissance des valeurs esthétiques et historiques du monument. On comprend bien que pour agir, il faut connaître l’édifice, sa genèse, son histoire, mais aussi les techniques constructives employées, les caractéristiques de ses matériaux, le comportement des structures et leurs pathologies. Le diagnostic menant à l’intervention se voudra donc éclairé par la lampe de la connaissance afin de respecter l’intégrité du bâti, ses qualités, ses caractéristiques uniques, son authenticité.

Si aujourd’hui, une reconstruction à l’identique visant à restituer une certaine image de l’édifice est parfaitement possible compte tenu de l’existence de sources documentaires attestées et du recours possible aux techniques de pointe, notamment numériques, est-il pertinent de léguer aux générations futures une copie conforme au modèle disparu ou au contraire, assumer son geste par le biais d’une intervention contemporaine clairement marquée, symbole de son temps, mais aussi respectueuse des qualités historiques et esthétiques de l’édifice.

Et comme ici, il s’agit de ce que l’on appelle une unicône, mot-valise qui mêle icône et unique, l’intervention ne peut être aussi légèrement dictée par l’ego de quelque architecte contemporain fût-il architecte du Patrimoine, on n’ajoute pas des moustaches à la Joconde sauf pour la détourner comme Marcel Duchamp mais il ne s’agit là pas encore de toucher à l’original.

Ce débat n’est pas neuf et oppose les esprits conservateurs aux interventionnistes depuis plus d’un siècle et demi.

Peut-être devrions-nous sortir de ce schéma dual quelque peu caricatural pour tenter de retrouver l’équilibre (tant physique qu’esthétique) des parties rebâties avec l’édifice existant sans nier le caractère actuel des interventions mais avec nuance et harmonie fines.

Rappelons-nous qu’au moyen-âge, le style gothique était résolument « moderne » pour son époque. Alors pourquoi faudrait-il nécessairement reconstruire en style gothique aujourd’hui ? La cathédrale elle-même témoigne également de différentes campagnes de constructions et de reconstructions qui mêlent différentes époques. Suivant les principes de sa cathédrale idéale, Viollet-le-Duc restaure Notre-Dame dès 1841 de façon stylistique (c’est-à-dire en reprenant des modénatures, des ombres, des « plissés » similaires) en reconstruisant une flèche, naturellement de « filiation » gothique, dont l’architecture s’inspire d’un croquis du treizième siècle figurant la flèche d’origine qui avait été détruite en 1792. L’architecte restitue également le portail central qui avait été « transformé » par J-G Soufflot, l’architecte du Panthéon. À une autre échelle, l’agrandissement du parvis voulu par le baron Haussmann en 1858 fait aujourd’hui partie de l’imagerie moderne de la cathédrale.

Depuis, des textes doctrinaux comme la charte de Venise (1964) précitée et la charte de Victoria Falls (2003) ont été rédigés par des comités scientifiques d’experts internationaux de l’ICoMoS (Conseil International des Monuments et Sites/UNESCO). Ceux-ci nous aiguillent dans nos interventions sur le patrimoine bâti sans toutefois nous donner de réponses toutes faites.

Rappelons-en ici quelques principes :

  •  La valeur d’un édifice n’est pas limitée à la perception que l’on a de celui-ci.
  •  La conservation, la consolidation des structures et la restauration doivent émaner d’une approche interdisciplinaire. Des analyses qualitatives et quantitatives interviendront tant dans la phase de diagnostic que dans le suivi de l’intervention.
  •  L’évaluation du niveau de sécurité est un préalable indispensable à toute intervention de consolidation.
  •  Aucune mesure ne doit être entreprise sans avoir préalablement évalué les effets négatifs sur l’édifice historique, sauf en cas de mesures urgentes afin d’éviter l’écroulement de l’édifice. L’intervention, si elle est indispensable à la conservation, devra être restreinte, peu ou pas invasive et idéalement réversible.
  •  L’intervention contemporaine doit être clairement identifiable afin de ne pas falsifier le document d’art et d’histoire. Elle se voudra respectueuse du concept originel, des techniques, des valeurs esthétiques et historiques de toutes les interventions antérieures.

Gageons que ces principes pourront nourrir l’ambition des bâtisseurs de ce chantier qui s’annonce historique.

Plus d’infos sur ce sujet ? Laurent.DEBAILLEUX@umons.ac.be